Il faudra enfin juger Barbie

D’abord ce n’est pas davantage le procès Barbie que ce n’est, ainsi que le voudrait le trouble Vergès, le procès des tortionnaires de toutes les guerres. Parce que Barbie est avant tout un nazi, c’est-à-dire autre chose qu’un coupable, c’est-à-dire autre chose qu’un présumé innocent. Parce que le nazisme n’est ni une aberration ni une faute ni même un système solidaire, mais l’inconditionné de l’horreur qui ne reconnaît comme réparation que la mémoire et le non-oubli. Parce qu’enfin le procès actuel est tout autre, qui précisément a pour règle de juger sur le cas particulier et de faire de Barbie un homme ordinaire. Pas l’homme ordinaire qui gît au fond de toute bête fauve, ni l’homme ordinaire qui a droit à l’atténuation des circonstances, mais d’en faire, au défi de tout ce qu’il proclame lui-même, un non nazi. Ne pouvant l’être s’il ne le devient, au terme d’une longue juridiction. Pesante différence entre l’évidence de droit et celle de l’histoire, où la vacuité de la forme se montre nue. Ce procès n’est pas le procès où l’on juge Barbie parce qu’il n’est pas un procès extraordinaire avec, pour ce cas, alors, la possibilité que la peine de mort y soit encourue. Et enfin parce que ce procès régulier qui fait de Barbie l’un d’entre nous – attisant ainsi le vieux couple du bourreau ressemblant à sa victime -, qui fait de Barbie un homme que son crime banalise, affecte d’être cette remise en état d’un axe gaullo-Pcf, sur quoi le bilan de la résistance, du pétainisme et de la signification en France du nazisme se désaffute sans cesse.

Car il ne peut y avoir de procès ordinaire, de droit régulier, pour ce qui est exorbitant au droit. Le nazisme est sans référent, sans mesure, sans comparent.

Et l’espoir commun d’une rentrée dans le monde des hommes sous l’effet de la loi, de ce qui, du point de vue du sens et de la justice, l’outrepasse de toute part, est ici, pour une fois, un rêve frileux. Non celui d’un écobuage définitif. Seul un procès hors norme aurait été capable de rendre ce semblant de justice qui est la seule dont nous disposons. Car tout le sens d’un procès fait à un tortionnaire, à un fonctionnaire de l’atrocité nazie en France, aurait été de marquer l’incommensurable par l’incommensurable. C’est à ce faire que l’État français a défailli pour des raisons de basse restauration d’un monopole qu’il détenait de pair avec le parti communiste. C’est ainsi que la presse a pu faire de Barbie non une vedette – se heurtant là à une sorte de bruitage universel du siècle elle ne peut ajouter son bruit à un bruit de fond plus puissant qu’elle – mais, ceci est à sa mesure, un interlocuteur sur qui, au lieu de rapporter, ce qui est sa fonction, elle joue le rôle d’une conscience morale entourant des mêmes lauriers les pleurs des témoins et les habiletés abjectes du bourreau. C’est parce que, comme les juges, elle refuse d’instruire le procès du nazisme, qu’elle joue son rôle qui est cohabitationniste. Platement. A tout le moins ce qui reste interdit à dire est que le crime contre l’humanité est un crime outrepassant le droit ordinaire. Car c’est ce droit ordinaire qu’il faut, pour ceux-là, protéger, afin que, selon, et la guerre d’Algérie soit évitée par confusion, et le pasquisme établi en équivalence pour les gens du PS. Et pour que, enfin, rien du Pcf ne soit dit, accueillant un courant pro-soviétique qui prend la relève du défunt compagnonnage, et qui au nom des crimes de l’impérialisme américain entend donner droit aux révisionnistes sur les chambres à gaz comme l’a, en fait, accompli Chomski à propos de Faurisson.

Ainsi au nom de tout ce qui est insinué rien n’est évoqué qui soit central pour une conscience historique.

Je préfère pour ma part que Barbie, qui poursuivit les résistants de la ville où mon père combattait et qui le poursuivit lui-même, finisse ses jours en prison et non dans le palais présidentiel bolivien. Mais c’est une satisfaction morale, non une production de sens. Ce qu’il faut et qui n’est en aucun cas voulu par ce procès, est qu’un usage pour les nouvelles générations soit possible d’une instruction, par un débat politique et historique, du nazisme et réédité le verdict porté sur lui qui, les faits le prouvent, en ces temps Waldheimiens, doit être sans cesse transmis et produit.

Mais ce procès aura eu tout de même une vertu. Démontrer par l’inverse que la confrontation du bourreau et des victimes est inopérante dans le cadre où elle s’est effectuée. Car bourreau et victime ne se rencontrent jamais. Ce sont deux univers parallèles que rien ne réunit. Sinon ou pas même le crime. J’en veux pour témoin le cri que la presse a relaté et qui venait de l’une d’elles ; voyant Barbie souriant, n’a-t-elle pas crié : « qu’irai-je faire, avec mon visage qu’il a défiguré, devant lui, peut-être sourira-t-il ? ». Ce procès est précisément ce monde fictif où bourreau et victimes sont contraints à se rencontrer, où leurs mondes ou leurs êtres sont censés s’équivaloir. Seul un procès qui eut été une tragédie, qui, comme la tragédie, eut sanctionné l’interminable ou la dissymétrie des protagonistes, eut été concevable. Alors chacun aurait eu véritablement à choisir. A choisir entre Sophocle et Eschyle. Entre le grief qui n’achève rien mais répète indéfiniment sa plainte légitime, et le véritable tribunal des hommes qui est le verdict historique indéfiniment répété, qui tranche et qui termine seulement ainsi.

« Il faudra enfin juger Barbie » – Réflexions sur le procès actuel Paris,

Le Perroquet, numéro 71-72, été 1987 (juin 1987)

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